Cadavres impensables, cadavres impensés (Paris, éditions Pétra, 2012)

Editors: Élisabeth Anstett and Jean-Marc Dreyfus

Chapter synopses

 

Élisabeth Anstett

La longue vie des fosses communes : enjeux symboliques et sociaux du traitement des restes humains du Goulag en Russie postsoviétique

Malgré le déploiement historique, géographique et social du sys­tème concentrationnaire soviétique et bien que les corps des deux millions de morts qu’il causa n’aient pas été rendus à leurs familles, le Goulag n’a donné lieu qu’à très peu de pratiques de recherches des victimes et donc d’exhumations. Ces corps, enterrés, abandonnés, noyés ou incinérés par l’État soviétique, sont donc restés pendant plusieurs décennies simplement absents. Or, on assiste depuis une vingtaine d’années à un processus crois­sant de réapparition de ces restes humains sous les effets de l’érosion des sols, de travaux de construction ou encore de catastrophes climatiques ou naturelles tout autant que de tenta­tives – souvent localisées – de recherche des corps. Ce retour inopiné de cadavres en masse, que l’on observe à différents endroits de l’ex-urss, initie à son tour un ensemble de pratiques et de discours sur lesquels il convient de s’interroger afin d’en comprendre précisément les enjeux symboliques et sociaux. Car le retour des restes humains du Goulag pose des questions iné­dites aussi bien à la société russe, qu’aux chercheurs eux-mêmes sur la possibilité et la façon les plus appropriées de s’interroger sur la postérité des violences de masse.

Mass graves’ long life: symbolic and social implications of the disposal of Gulags’ human remains in post-Soviet Russia

In spite both of the immense historical, geographical and social scale of the Soviet concentration-camp system and the fact that the bodies of the two million victims who died within it have never been returned to their families, the Gulag has only rarely been the subject of organised searches for corpses and the exhu­mations these entail. These corpses, buried, abandoned, drowned or cremated by the Soviet State, have re­mained simply absent for decades. Yet the last twenty years have in­creasingly witnessed the re-emergence of these bodies in a process resulting from the effects of soil erosion, construction work, climatic events and natural disasters. This unexpected return of human remains en masse, which is being seen in various parts of the former ussr, is in turn giving rise to a whole set of re-inhumation practices, which need to be examined in order to understand fully their precise symbolic and social implications. The return of Gulag’s human remains addresses indeed new questions to Russian Society as well as to academic community, on the possible and appropriate ways to enquire on mass violence legacy.

 

Jean-Marc Dreyfus

Une renationalisation des corps ? La Mission française de recherches des cadavres de déportés en Allemagne, 1946-1958

Cet article veut traiter d’une importante mission française de re­cherches, active dans l’après Seconde Guerre mondiale et qui n’a jusqu’à aujourd’hui absolument pas attiré l’attention des cher­cheurs. Issue du Bureau national de recherches français des per­sonnes disparues en Allemagne, la Mission entreprit à partir de 1946, puis en application d’une loi française, de localiser les lieux d’inhumation des déportés français, de procéder à des exhuma­tions de corps, de les identifier dans la mesure du possible, et de les rapatrier vers la France aux frais de l’État. Les corps qui n’étaient pas réclamés par les familles restaient en Allemagne mais rassem­blés dans des « carrés » de style militaire sur le site des grands camps de concentration. La Mission dépendait du ministre des Anciens Combattants et des Victimes de Guerre mais elle reçut une seconde tutelle, celle du ministère des Affaires étrangères, après la signature de l’accord franco-allemand du 24 octobre 1954 qui organisait sa continuation. Les corps étaient exhumés en masse, transportés sous une tente dressée à cette occasion, identifiés l’un après l’autre par les techniques modernes de la médecine légale. Un rapport de 1957 rédigé par les sommités de la science médico-légale française, venues en inspection lors de l’une des exhumations, détaille, avec de nombreuses photos, la technique utilisée. Cet article veut raconter les travaux de la mission, examiner des statistiques sur l’énorme travail qu’elle a fourni, voir la façon dont les corps ont été traités, avec les débats autour des linceuls, des bières, des moyens de rapatriement. Il s’interroge en conclusion sur les raisons pour lesquelles cette mission de « manipulation » des cadavres n’a trouvé sa place ni dans la mémoire de la période, ni dans la recherche historique sur les conséquences de la Seconde Guerre mondiale.

Renationalising bodies? The French Search Commission for Corpses of Deportees in Germany, 1945-1958

This article deals with an important French search commission set up following the Second World War and which has to date received absolutely no attention from scholars. Under the auspices of the French National Bureau for Missing Persons in Germany, and acting under French law, the Commission undertook from 1946 onwards to locate the sites where French deportees had been buried, exhume the bodies and where possible identify them, and then repatriate them to France at the state’s expense. Bodies which were not claimed by families were left in Germany, although reburied in military-style “war-grave” cemeteries on the sites of the major concentration camps. The Commission answered to the minister for war veterans and victims of war, but also fell within the purview of the foreign ministry following the signing of the Franco-German agreement of 24 October 1954, which made provisions for its continuation. The bodies were exhumed en masse and placed in a specially adapted tent for individual identification using modern forensic methods. We possess a report from 1957 written by the leading lights of French forensic science who had come to inspect one of these exhumations, giving a detailed description, accompanied by photographs, of the techniques employed. The present article seeks to give an account of the Commission’s work, provide statistics relating to the vast amount of work it carried out, and look at how the bodies were treated, examining debates surroun­ding the shrouds, biers, and methods of repatriation that were employed. It concludes with an examination of the reasons why the “manipulation” of bodies undertaken by the Commission has found its way neither into the memory of this period, nor into historical research dealing with the consequences of the Second World War.

 

Nigel Eltringham

Exhibition, dissimulation et « culture » : le traitement des corps dans le génocide rwandais

Dans leur ethnographie du contexte des conflits violents, les an­thropologues ont reconnu que la violence est une forme de pratique discursive, et que le corps constitue un vecteur-clé de son articulation. Dans un contexte de violence interethnique, par exemple, la dégradation des corps pré-mortem et/ou leur mutilation post-mortem peuvent être employées pour transformer le corps de la victime en archétype de la catégorie ethnique en ques­tion. Le traitement des cadavres en revanche a, jusqu’ici, fait l’objet de moins d’attention. Ce traitement doit être compris comme faisant partie d’un continuum, le traitement étant indissociable de ce qui le précède et des logiques culturelles qui le façonnent. Néan­moins, une analyse comparatiste de l’enlèvement soulève plusieurs problèmes : par exemple, il existe une différence importante entre les configurations génocidaires dans lesquelles le traitement des cadavres est destiné à dissimuler les massacres, et les contextes de « cultures de terreur » où les corps sont exhibés et mis au service d’objectifs instrumentaux et sémiotiques. En outre, dans un seul et même con­texte, les corps de victimes peuvent être traités de diverses manières. Ainsi, dans le cas du génocide rwandais en 1994, les corps de victimes furent laissés tels quels sur les lieux de certains massacres, dans d’autres, les corps furent hâtivement enterrés in situ et sur d’autres sites encore, ils furent exhumés et enterrés ailleurs. Prenant le Rwanda comme étude de cas, cet article examine les façons multiples dont les cadavres de vic­times furent traités, et explore les relations complexes entre les formes de traitement culturellement déterminées et celles instrumentales (telles que la dissimulation). Un programme de recherches ethnographiques est ainsi proposé.

Culture and Concealment: The Disposal of Bodies in the Rwandan Genocide

In their ethnography of contexts of violent conflict, anthropolo­gists have recognised that violence is a discursive practice and that the body of the victim is a key vehicle of its articulation. In con­texts of inter-ethnic violence, for example, pre-mortem degradation and/or post-mortem mutilation are employed to transform the victim’s body into a representative example of the ethnic category. The disposal of bodies, however, has received less attention. Disposal must be understood as part of a continuum and the form that the disposal takes cannot be understood separately from what precedes it, nor from the cultural logics that inform that continuum throughout. Attending to disposal comparatively, however, raises a number of problems. The difference, for example, between episodes of genocide where disposal attempts to conceal mass killing and contexts of ‘cultures of terror’ where bodies are displayed and serve an instrumental and semiotic role. Furthermore, in a single context the dead bodies of victims may be treated in diverse ways.  In the case of the 1994 Rwandan genocide, for example, victims’ bodies were left where they were killed at some massacre sites; in other places bodies were hastily buried in situ; while in other sites bodies were collected and buried elsewhere. Using Rwanda as a case study, this article explores the multiplicity of ways in which the dead bodies of victims were disposed of and explores the complex relationship between culturally-informed and instrumental forms of disposal (concealment). In so doing, the article proposes an agenda for further ethnographic research.

 

Caroline Fournet

Le corps violenté : de la dignité humaine en droit pénal international

Le droit pénal international a pour vocation la définition des crimes internationaux, dont les crimes contre l’humanité et le génocide. Si le droit ne néglige donc pas les violences de masse, un aspect – au demeurant fondamental en la matière – semble pour autant lui avoir échappé : le traitement du corps humain. Les textes juridiques inter­nationaux omettent aussi bien l’impor­tance du corps dans le cadre du mode opératoire criminel que sa valeur en tant que preuve du crime. S’il existe bien un vide normatif dans ce domaine, cet article se propose d’aller au-delà des dispositions des textes juridiques pour s’intéresser à l’apport éventuel des cours et tribunaux internationaux afin de déter­miner si cette approche juridique du corps humain répond à un objectif purement narratif ou s’il s’agit plus fondamentalement d’un effort juridique visant à faire évoluer le droit. À cette fin, le présent chapitre analysera la jurisprudence relative à deux sortes de crime contre l’humanité, l’extermination et la persécution, dans le cadre desquels le corps humain revêt une importance toute particulière puisque, soit avant soit après la mort, la victime est arrachée à l’espace des vivants. Cette recherche s’attachera égale­ment à la jurisprudence relative au crime de génocide, sa défini­tion juridique négligeant totalement le fait que le corps humain se situe nécessairement au cœur de toute entreprise génocidaire. Le corps est ridiculisé, caricaturé, torturé, déshumanisé et détruit dans un but bien précis : orchestrer la destruction du groupe en effaçant les traces du crime et en permettant ainsi sa négation.

The brutalised body: on human dignity in international law

It is the task of international criminal law to define international crimes, including crimes against humanity and genocide. Yet while the law cannot be said, therefore, to neglect the issue of mass violence, it does seem notably silent on one aspect – and a fundamental one at that – of this phenomenon: the treatment of the human body. International legal texts fail to recognise both the importance of the body with respect to criminal modus operandi and its value as proof of a crime having taken place. While there are clearly considerable gaps in the legal framework surrounding this issue, it is the aim of the present article to go beyond the provisions of legal texts and examine what new perspectives international courts and tribunals might offer on the question, in order to determine whether the legal understanding of the human body serves a purely narrative purpose, or is part of a more fundamental effort to move the law forward in this area. This article will therefore analyse the jurisprudence relating to two crimes against humanity, extermination and persecution, in the context of which the human body assumes particular importance, whether before or after death, the individual in question being snatched away from the space of the living. Attention will also focus on the jurisprudence relating to the crime of genocide, the legal definition of which makes absolutely no mention of the fact that the human body is necessarily at the heart of any genocidal enterprise. The body is mocked, caricatured, tortured, dehumanised and destroyed with a very precise objective: bringing about the destruction of the group by removing all traces of the crime and thus allowing its denial.

 

Sévane Garibian

Chercher les morts parmi les vivants : donner corps aux disparus de la dictature argentine par le droit

La politique étatique des disparitions forcées en Argentine (poli­tique planifiée et exécutée durant la dictature militaire de 1976-1983) a encore, au présent, un effet frappant : en l’absence du corps des dis­parus, les familles cherchent les morts parmi les vivants. Il s’agit pour elles de donner corps, par le droit, aux victimes disparues et mises de ce fait hors la loi. Si « le comble de la disparition, c’est sa propre dispa­rition » (Jean-Louis Déotte), alors résoudre juridiquement l’énigme de la disparition revient à traiter du disparu (en tant que disparu, précisément, non en tant que défunt) à travers le droit dont il est, du point de vue du bour­reau, exclu puisque non-existant. C’est dans cette configuration tout à fait singulière d’une violence étatique de masse qui se construit sur l’effacement systématisé des corps de ses victimes (donc des traces et de la preuve matérielle du crime), qu’il est intéressant d’appréhender le corps disparu comme objet d’un triple enjeu : l’établissement des faits, pour la mise en lumière, la (ré)construction et la connaissance du récit de ce qui a eu lieu ; la révélation du crime et le jugement des responsables ; la cessation du crime et l’accès au deuil. Il s’agira alors de penser le corps disparu/absent comme générateur de droits individuels et d’obli­gations étatiques.

Searching for the dead among the living: giving body through the law to the disappeared of the Argentine dictatorship

The state policy of the “disappearance” of political opponents in Argentina (a policy planned and executed under the military dictatorship of 1976-1983) continues to have one particularly striking effect to this day: unable to find the bodies of the disappeared, families must search for the dead amongst the living. What is required is to give body to these victims, who through their disappearance have been placed outside the purview of the law. If, as Jean-Louis Déotte has argued, “the ultimate achievement of disappearance is its own disappearance”, then legally resolving the enigma of disappearance amounts to dea­ling with these missing persons (who are treated here as missing, not dead) through the law; the same law from which, from the point of view of their killers, they are excluded because they cannot be shown physically to exist. Given this highly unusual situation in which mass violence by the state is predicated upon the systematic erasure of the bodies of its victims (and thus also of the traces and material proof of the crime), it is possible to understand the body itself as potentially promising three things: to establish the facts, shed light on events and allow for the (re)construction and interpretation of the narrative of what has occurred; to uncover the crime and allow the judgement of the guilty to take place; to bring closure to the crime and allow grieving to take place. The focus here will be placed on the potential of the di­sappeared/absent body to act as a generator of individual rights and state responsibilities.

 

Anne Yvonne Guillou

Temporalité et définition des corps après le génocide khmer rouge

Dans cet article, je retracerai le parcours conceptuel et méthodo­logique qui m’a amenée à considérer les corps comme occupant une place centrale pendant et après le génocide khmer rouge (1975-1979). Je suis partie du projet d’anthropologie médicale de lire le génocide à travers les traces sur les corps, lieux où s’inscrit la violence structurelle. Mon terrain ethnographique, volontaire­ment très empiriste – c’est-à-dire refusant une construction a priori de ce qu’était le « génocide » pour les paysans khmers – m’a obligée à élargir mon enquête à l’ensemble des empreintes, des traces, des cicatrices (le même mot, snam, désigne tous ces termes en Khmer) laissés par le régime khmer rouge dans le village où je travaille (province de Pursat, Ouest du Cambodge). Parmi ces « cicatrices » du paysage, les anciens charniers, disséminés dans la campagne, constituent un site important autour duquel se joue la mémoire paysanne du génocide en pleine construction, trente ans après. L’étape suivante m’a conduite à examiner en détail l’ensemble des rituels funéraires khmers et, en particulier, les traitements réservés aux diverses catégories de morts reconnus localement. Ces traite­ments rituels me sont apparus dans leur rapport à la mémoire (en particulier la mémoire traumatique) et à la conception du temps dans une perspecti­ve proche de celle développée à propos de la guerre du Viet Nam où les corps sont l’objet d’une intense activité de « déménagement » et de nouveaux cultes autorisés depuis les années 2000. Je montrerai que les corps du génocide khmer rouge sont à chaque fois, selon les moments, les acteurs concernés et les échelles d’analyse (du village au Tribunal khmer rouge), pris dans des acceptions très différentes (cadavre-« terre », cadavre-paysage, mort-« cru », fantôme, ancêtre, ossements-preuves, ossements-mé­moriaux) qui renvoie inévitablement à la question anthropo­logique classique de ce qu’est un corps, fût-il un corps de génocide.

Temporality and definition of bodies after the Khmer Rouge genocide

In this article I will retrace the conceptual and methodological process which has led me to consider the body as occupying a central position both during and after the Khmer Rouge genocide (1975-1979). My starting point was a medical anthropology project seeking to read the genocide through the traces left on bodies, as sites of the inscription of structural violence. My ethnographic approach – which was quite consciously empirical insofar as it sought to avoid making any assumptions regarding what “genocide” meant for Khmer farmers – forced me to widen my investigation to cover the whole range of marks, traces and scars (the same word, snam, covers all of these meanings in Khmer) left by the Khmer Rouge regime in the village where I work (in Pursat province, western Cambodia). Among these “scars” on the landscape, the former mass graves, scattered across the countryside, have become important sites around which rural people’s memory of the genocide, still in the process of construction after more than 30 years, has coalesced. The next stage of my research led me to conduct a detailed examination of Khmer funeral rites more generally, and in particular the ways in which the different locally defined categories of the dead are treated. These forms of ritual treatment struck me through their relation to memory (and in particular to traumatic memory) and to the concep­tion of time, following an approach close to that developed in relation to bodies from the Vietnam War, which have been the subject of an intensive process of “re-location” and the focus of new forms of religious devotion since these were authorised after 2000. I will show that bodies from the Khmer Rouge genocide can, depending on the circumstances, be both actors driving processes and a means to calibrate analysis (from the level of a single village to the Khmer Rouge Tribunal), and be understood in a number of ways (“earth”-corpse, landscape-corpse, “raw”-dead, ghost, ancestor, bones as evi­dence, bones as memorials), inevitably bringing us back to the classic anthropological question of what a body is, be it a corpse of genocide.

 

Jon Shute

Vers une criminologie du rapport entre  la violence de masse et le corps

Quoique souvent concernée par l’analyse et l’explication de crimes entraînant la mort, la criminologie en tant que discipline n’a eu jusqu’à présent que peu à dire au sujet de la mort résultant de violences de masse, et demeure entièrement muette en ce qui concerne le traitement des restes humains laissés par ces crimes. Commençant par une discussion des raisons qui ont présidé à cette inattention sélective, cet article souhaite offrir une contribution criminologique à l’étude des trois phases du par­cours du cadavre : depuis sa destruction (ou sa dissimulation), jusqu’à son identification et sa commémoration. Empruntant la grammaire de la pénologie et de la sociologie de la punition, la destruction physique du corps est examinée à la lumière des motivations symboliques et instrumentales, et la question sui­vante est posée : quels sont, dans le contexte des meurtres de masse, les buts spécifiques de la destruction des corps ? Des approches méthodologiques puisées dans la psychologie de l’investigation et du profilage criminel seront appliquées à la phase de « l’identifi­cation » des cadavres, permettant de suggérer que les preuves com­portementales laissées dans les fosses communes peuvent nous fournir des informations supplémentaires sur les motivations et le contexte de la mise à mort. Finalement, on soutiendra qu’une théorie synthétique de la « neutralisation morale » peut s’appliquer à toutes les phases du parcours du corps. On cherchera à expliquer comment les cadavres peuvent être utilisés à la fois pour nier et pour affronter la réalité de la violence de masse, que ce soit dans la sphère privée ou publique du discours moral. L’article se con­clura par une discussion des types de données requises pour vérifier ces idées théoriques et ces approches méthodologiques, avant de proposer un programme de recherche correspondant.

Towards a criminology of mass violence and the body

Despite often being concerned with the analysis and explanation of crimes resulting in death, criminology as a discipline has been largely silent on deaths resulting from mass violence, and completely silent regarding the treatment of the human remains of such crimes. Beginning with a discussion of possible reasons for this selective inattention, this article outlines a potential cri­minological contribution to the study of three phases of the journey of the corpse: destruction (or concealment), identification, and commemoration. Borrowing themes from penology and the sociology of punishment, the physical destruction of the body is discussed with regard to the interplay of symbolic and instrumental motives and poses the question: in the context of the general conflict, what do the specifics of the destruction “achieve” for the involved parties? Methodological insights from the field of investigative psychology and offender profiling are then applied to the “identification” of bodies phase, and suggest how the behavioural evidence left behind at mass graves can give further insights into the motives and context of the kil­ling. Finally, a synthetic theory of “moral neutralization” is argued as being applicable across all three phases of the body’s trajectory; and seeks to explain how bodies can be used to both deny and confront the reality of mass violence in private and public spheres of moral discourse. The article concludes with a discussion of the types of data required to test these theoretical and methodological ideas and advances a related research agenda.

 

Marc Taccoen

Corps et violences de masse : les informations que peuvent fournir les praticiens de médecine légale

L’identification des corps et l’investigation criminelle sont les deux missions de la médecine légale. L’identification débute après le repérage et la préservation des lieux (cimetières, fosses communes, chantiers de reconstruction…) ou après la découverte de ceux-ci grâce aux témoignages des survivants, voire une découverte fortuite. Le médecin légiste constate alors le caractère humain des restes découverts, la datation de ces restes, le caractère primaire, secon­daire ou collectif des funérailles ; il relève l’aspect volontaire ou non de la dispersion des corps, les mutilations agressives, défensives ou offensives infligées ; il recueille les éléments d’identification, en parti­culier le nombre d’individus, leur âge, taille, ethnie ; il complète ses observations par des radiographies, des examens dentaires, l’étude des empreintes digitales et effectue les prélèvements nécessaires à l’identification génétique. L’ensemble de ces données est recueilli dans des logiciels d’identification. L’investigation criminelle, travail multidisciplinaire, sous mandat d’une autorité judiciaire, effectue un bilan lésionnel des blessures observées (armes à feu, armes blan­ches, objets contondants, torture, carences et dénutritions…) ; ces données permettent, dans la mesure du possible, de préciser la cause ainsi que la manière de la mort et sa date. Les enjeux de ces explorations sont la conservation de la preuve et la gestion des données pour le travail de justice, de politique et d’histoire, mais également le soutien des familles grâce à l’identification et la resti­tution des corps. Pour autant, existe-t-il pour la médecine légale un statut du corps mort dans les conflits armés et les violences de masse ?

Bodies and mass violence: the types of information provided by forensic science

The identification of bodies and the investigation of crimes are the two tasks of forensic science. Identification can begin follo­wing the delineation and preservation of burial sites (cemeteries, mass graves, construction sites…), once these sites have been found using the tes­timony of survivors, or discovered by chance. The forensic scientist can then confirm the human origin of the remains and their date, and establish whether the burial was primary, secondary or collective. S/he will ascertain whether the dispersion of the bodies was intentional or not, and will take note of the wounds present on the bodies, establishing whether these are defensive or offensive. In particular, possible identi­fying elements are noted, such as the number of individuals, their age, size, ethnic characteristics. These observations are supplemented by x-rays, dental examinations and fingerprint analysis, and dna samples may be taken for identification. All of this information is processed and stored using specialised iden­tification software. The criminal investigation, an interdis­ciplinary undertaking mandated by a legal authority, draws up a lesion map of the wounds which have been observed (caused by firearms, bladed weapons, blunt objects, torture, starvation or malnutrition…); these data allow the cause, manner and date of death to be established as accurately as possible. The preservation of evidence and the processing of data carried out by forensic scientists have a significant bearing on the fields of criminal justice, politics and history, and also have an important role in suppor­ting families through the identification and restitution of bodies. This said, does forensic science practice attribute a distinct status to dead bodies from armed conflicts and mass violence?

 

Robert Jan van Pelt

Les machines d’incinération de masse, dans l’histoire et au théâtre

En 1942, des ingénieurs du constructeur allemand de fours crématoires Topf und Söhne, installé à Erfurt, développèrent les plans d’un nouvel incinérateur pouvant brûler jusqu’à 7 000 cadavres par jour avec une consommation réduite de carburant. Ils avaient utilisé leur expérience acquise à Auschwitz pour la conception de ce modèle. Le système ainsi conçu était-il utilisable ? Et quelle était alors la clientèle visée ?

Machines of Mass Incineration: in History and on the Stage

In 1942 engineers of the German crematory oven builder Topf und Söhne in Erfurt developed a design for an over that could incinerate up to 7,000 corpses per day with a minimal use of fuel. This design was based on their experiences in Auschwitz. Was the design viable, and who would have been the likely customer?

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